Ah, si l'on vient & si je me laisse titiller sur ce point. --- D'Agatha Christie, je ne supporte que "Les dix petits nègres", parce que c'est un roman d'atmosphère où monte, progressivement, dans cette île close, un malaise , une angoisse, et parce que c'est le seul qui ne sollicite pas les petites cellules grises du lecteur, comme tous les romans policiers où l'on doit déduire un assassin, à partir d'une attention soutenue accordée à des détails qui, moi, m'ennuient ; par ailleurs, de la même Agatha Christie, les histoires qui ont pour détective la vieille Miss Marple sont assez attachants. - Sinon, au moins deux conseils de lecture : "Vies imaginaires" de Marcel SCHWOB, dont la prose impeccable, ni trop grasse d'adjectifs inutiles, ni trop maigre à force d'ellipses, nous retrace des vies de personnages, célèbres ou inconnus, ayant vécu ou sorties de l'imagination, en s'attardant à des circonstances apparemment banales de leurs vies, d'où il sort des personnages qui le temps de trois pages vivent une vie entière. Marcel SCHWOB, qui s'intéressa à l'argot, aux balades en jargon de François Villon, à Robert Louis Stevenson, qui traduisit -très bien- Hamlet a vécu une vie bien courte, fin XIX°-début XX° siècle : ses œuvres complètes ont été rééditées chez Allia ; mais les "Vies imaginaires" sont accessibles, en poche, dans la collection "L'Imaginaire" chez Gallimard. - Mon deuxième conseil, même si l'abord n'en est pas facile : François Villon, mauvais garçon, truand, fils dépravé de l'Eglise, fréquentant les bordels, le premier (mais il y a aussi Rutebeuf) à avoir des accents proprement modernes de confession, de regrets, de LYRISME, & à dire la pauvreté ; François ViILLON qui a écrit "Frères humains qui après nous vivez / N'ayez le cœur contre nous endurcis / Car se pitié de nous pauvres avez / Dieu en aura plus tôt de vous merci (...) Vous nous voyez ci attachés cinq six / Quant de la chair que trop avons nourrie / Elle est piéça [depuis longtemps] dévorée et pourrie" (extrait de la "Balade des pendus"). Mauvais garçon et grand poète, plus grand que son contemporain Charles d'Orléans, en ce quinzième siècle qui voyait la fin de la guerre de Cent Ans, condamné à être pendu, peine commuée en bannissement de Paris, on perd sa trace, et nous reste ce qu'un autre grand poète (Clément Marot) a publié. Je te conseille l'édition de la collection "Le livre de poche", série "Lettres gothiques" : c'est la mieux annotée, et elle comporte en regard les équivalents contemporains des mots ou tournures de phrase de Villon. --- Depuis l'âge de seize ans, je crois, François Villon m'émeut. Voilà pour ce soir. Je m'arrête là.
